fiction des corps
Il y a un moment où le rapport avec le corps change. C’est le temps où le corps, son propre corps, se ressent à la fois comme puissance et limite. Son propre corps, certes, mais en même temps et du même coup le corps de l’autre, mieux le corps des autres. On peut appeler ce temps initial l’adolescence. Le corps se transforme, comme s’il devenait autre, du moins pour celui qui le vit et ceux qui lui font face. Les corps bougent et se font force. Et les forces ne sont pas systématiquement égales ; le rapport au et aux corps n’est pas vécu des mêmes manières. On dira que chacun se débrouille de son corps et de ses rapports avec les autres corps. Il n’est pas de règle.
Dans ce temps, pour ma part, car il est difficile voire impossible de généraliser, la puissance du corps des autres fut une terreur. Ce qui fait que par réaction, au lieu de faire face ou faire force – corps à corps-, j’ai essayé la règle. Du coup, j’ai échappé aux corps des autres, aussi bien qu’au mien. La règle agit comme une vitre glissante et neutre court-circuitant toute forme d’affectivité.
Dans mon cas, il y a eu, et dans une certaine mesure il y a encore, séparation. Séparation entre une certaine représentation du corps et le corps lui-même en tant que limite et puissance. Au fond, j’ai eu peur et continue à avoir peur de la force de mon propre corps. Et il était plus facile alors de le refuser, de le nier, de la neutraliser dans la vitre. Il y eu donc une volonté obstinée à me séparer, à m’éloigner du réel. Autrement dit, je me suis caché, protégé dans un usage de la réflexion et de l’imagination, construisant une vie, ou son mime ailleurs, dans un lieu où je pouvait tout maîtriser aussi bien les gestes que l’angoisse et l’émotion.
Je me suis mis en arrêt quand bien même je m’étais résolu à marcher. Pour tenir dans ce hors temps, il me fallut rythmer l’espace par des rituels et des sacrifices. Je suis rentré dans le sacré, me consacrant et sacrifiant mon propre corps. Du moins, mon sexe. A quels dieux ? A quelle transcendance ? C’est bien à la vie, à la force et à la puissance des corps mis en jeu que je me suis sacrifié. Une césure entre le sexe et le reste du corps, du monde, des autres.
Ce sacrifice me parut alors un honneur ou une chance, alors que j’allais irrémédiablement au pire. J’avais banalement inversé les valeurs, devenant ma propre idole. Et je peux dire, que malgré la coupe dans le corps – sa culpabilité – j’ai joui. A sens unique.
(03.05.07 - Julien)
