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31.01.07

Hölderlin: Entretien avec Philippe Lacoue-Labarthe sur Hölderlin

Copyright © Philippe Lacoue-Labarthe / Détours D'écriture
avril 1987

Détours: Je dois d'abord vous demander pourquoi L'Absolu littéraire et pourquoi vous avez senti le besoin d'écrire ce livre à la fin des années '70 ?
Philippe Lacoue-Labarthe: La fin des années '70 c'est le moment où le livre a été publié. Le projet, quant à lui, était plus ancien. Déjà le numéro 21 de Poétique (1975), dont Gérard Genette m'avait confié la direction, réservait, sous le titre très général de Littérature et Philosophie, une large place à la problématique du romantisme d'Iéna. Il s'agissait en réalité d'un viel intérêt. La racine du projet était double.
Il y avait tout d'abord que Jan-Luc Nancy et moi, pour des raisons qu'il serait trop long d'exposer ici, avions concentré l'essentiel de notre travail depuis le début des années '70 sur Nietzsche, sur le "premier Nietzsche". En traduisant ou retraduisant, en allant voir ce qui se passait du côté de l'enseignement de Nietzsche, en interrogeant les présupposés d'un livre comme La Naissance de la tragédie, nous nous sommes aperçus qu'il n'y avait pas seulement un arrière-fond philosophique ou métaphysique, comme Heidegger l'avait magistralement fait venir au jour, mais toute une réélaboration de thèmes ou de motifs venus de la "théorie littéraire" du romantisme ou du pararomantisme. Nietzsche nous est apparu assez largement tributaire du romantisme sur lequel Heidegger, il ne faut pas l'oublier, a très peu insisté. Cela nous a conduit naturellement à vouloir en savoir un peu plus, à lire ou à relire les textes majeurs. c'est le moment où Nancy a entrepris la traduction du Cours préparatoire d'Esthétique de Jean Paul, réputé intraduisible. C'est aussi le moment où je me suis surpris à travailler sur la Lucinde de Friedrich Schlegel qui apparemment n'intéressait pas grand monde.
La seconde racine si l'on peut dire -- outre le fait que nous trouvions quand même scandaleux qu'en France, plus de 150 ans après la parution de l'Athenaeum, aucun des textes vraiment canonique n'ait été traduit -- est que très vite nous est apparu que la plupart des motifs dominants en France depuis une quinzaine d'années, si ce n'est antérieurement (depuis en fait le déploiement réussi, ample, des "avant-gardes"), pouvaient être fédérés de manière assez précise au romantisme, au premier romantisme. Ce n'était pas une question d'histoire littéraire ou d'histoire des idées: que les avant-gardes aient eu des racines historiques, tout le monde pouvait s'en douter. En revanche la question était bien de savoir dans quel terrain précis, philosophique ou métaphysique, s'enracinait le discours de la "modernité". Et là, il y avait une urgence, à la mesure de l'intimidation philosophique et politique que lesdites avant-gardes exerçaient sur l'ensemble des "Lettres", pour parler de manière désuète. Par exemple, mais c'est plus qu'un exemple, dans quelle philosophie du Sujet -- au sens métaphysique du terme -- s'est ancré tout le discours moderne sur l'art, la littérature, le texte ? D'où pouvait-on parler, par exemple, d'une autosuffisance ou d'un autofonctionnement, voire d'une auto-production, du texte, si ce n'est à partir d'une conception de l'oeuvre-sujet qui provenait en droite ligne du romantisme ? c'est-à-dire de l'Idéalisme allemand ? d'un moment très déterminé de la métaphysique moderne ?
Voilà: telles étaient nos deux intentions majeures. Il y en avait peut-être une troisième, plus latérale, plus lointaine, engageant un rapport plus difficile avec Heidegger: c'était de marquer la différence de Hölderlin, la distance de Hölderlin vis-à-vis du romantisme. Un peu dans le sens où Walter Benjamin dit que Hölderlin est comme le centre secret, l'orient de ce mouvement auquel cependant il n'appartient pas. Mais cela aurait nécessité un tout autre travail.

Détours: Pouvez-vous dire davantage sur cette position à la fois centrale et excentrique de Hölderlin et sur sa différence avec le romantisme d'Iéna ?
Philippe Lacoue-Labarthe: Il est très difficile de simplement discourir là-dessus: il faudrait des analyses patientes et précises. On ne peut guère en parler de l'extérieur. Je peux tout d'abord vous renvoyer à ces pages de Walter Benjamin: ce sont les dernières de sa dissertation sur le concept de critique dans le premier romantisme. Elles seront très bientôt lisibles en français, le volume est en préparation. Mais je ne veux pas non plus me dérober, je vais essayer de préciser un peu les choses.
On peut marquer premièrement ceci: ce qui émerge à cette époque, dans la deuxième décennie du XVIIIe siècle, c'est (dans le champ qui nous occupe tout au moins) une théorie de la littérature. C'est-à-dire aussi bien une philosophie de l'art, et non plus seulement une esthétique (une théorie du goût), l'art étant pour les romantiques d'abord et par excellence la littérature. C'est à Iéna que se forge notre concept moderne de la littérature. Hölderlin n'appartient évidemment pas au cercle d'Iéna: il a séjourné quelque temps à Iéna, il a écouté les cours de Fichte et lu, comme les romantiques, les sortes de "polycopiés" avant la lettre que Fichte distribuait ou vendait à ses étudiants, il a même probablement rencontré des gens assez proches des frères Schlegel (par exemple Sophie Mereau), mais Iéna pour Hölderlin, c'était avant tout Schiller, son maître à plus d'un titre. Du reste Hölderlin ne s'est pas prononcé sur les romantiques. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le projet de revue qu'il a formé à son retour d'Iéna, et pour lequel il a sollicité en vain l'appui de Schiller, était manifestement une réplique à l'Athenaeum. Il n'empêche que le travail théorique qui est le sien dans ces mêmes années, quelle qu'en soit l'origininalité (et malgré son caractère inchoatif) converge avec celui des romantiques. Hölderlin était comme les romantiques à la recherche d'une Idée, au sens spéculatif, de l'art ou de la littérature -- de la Dichtung. Et l'accès à une telle idée, Peter Szondi a eu raison d'insister sur ce point, passait par une typologie des genres (épique, dramatique, lyrique), c'est-à-dire par une réélaboration de la poétique grecque, platonicienne et aristotélicienne. Les "résultats" auxquels parvint Hölderlin n'étaient certainement pas les mêmes que ceux des romantiques (qui sont, eux, des résultats à part entière, malgré ou à cause de leur pratique même du fragment), mais le projet était en partie du même ordre. Cela dit la réflexion, la réflexion sur les Grecs, chez Hölderlin, était d'une tout autre ampleur ou d'une tout autre autre profondeur et là où elle aboutit, par exemple dans les Remarques sur les traductions de Sophocle, elle est très loin en avant de tout ce que les romantiques (ou même ensuite Schelling et Hegel) on pu théoriser. L'ultime visée de Hölderlin excède le champ de la théorie ou de la poétique, et le concept moderne de littérature, que pour une part il aura contribué à construire, ne suffit pas, n'est pas à la mesure de ce qu'il envisageait sous le nom de Dichtung ou de Kunst.
D'autre part il ne faut tout de même pas oublier que Hölderlin a écrit un roman. À une certaine époque au moins, il a probablement su que quelque chose de décisif était en train de se jouer avec le roman. Je dirais même qu'il a dû savoir que le roman allait d'une certaine manière représenter l'assomption de tous les genres séparés de l'ancienne poétique. Mais il faut tout aussitôt ajouter qu'on ne trouve nulle part chez lui l'idée que le roman, ou n'importe quoi d'autre d'ailleurs, pourrait promouvoir une sorte d'"oeuvre absolue". Au reste Hyperion se règle sur un modèle plutôt classique du roman, le roman par lettres, à la Jean-Jacques Rousseau. Et si dans "roman" il y a Rome, c'est-à-dire la langue romane et la romanité, peut-être aussi un art romain, Hyperion est si grec que c'est à peine si on peut le dire roman, en tout cas au sens que les romantiques donnaient à ce mot.
En second lieu, mais là encore ma réponse restera par la force des choses un peu extérieures à la chose même, il y a que Hölderlin était un penseur, l'un des plus grands sinon le plus grand dans cette époque qui en compte tant, qui est peut-être la plus riche en pensée de toute l'histoire européenne depuis les Grecs. Penseur, cela veut dire en l'occurence que Hölderlin a participé à tout le travail d'élaboration de l'idéalisme spéculatif et de sa logique (ou de son onto-logique) propre: la dialectique. Ses liens très étroits avec ses deux condisciples du Stift de Tübingen ne sont nullement anecdotiques: avec Hegel et Schelling, il suffit de lire leur correspondance, ses liens étaient de travail et de pensée. Toute la première pensée de Hölderlin est dialectique-spéculative. Dans son ordre propre -- la poétique, mais en tant que celle-ci implique une philosophie de l'histoire et, de manière sous-jacente, une ontologie -- Hölderlin commence par franchir, dans le sillage de Schiller, le fameux "pas au-delà" de Kant dont a parlé Heidegger. Et ce pas, qui dépasse également Fichte, il le franchit en même temps que Hegel et Schelling. En même temps que Schlegel aussi, dont Heidegger a indiqué de manière très sûre que la théorie du Witz allait dans le même sens. Ou en même temps que Novalis. C'est une génération entière qui inventait alors la démarche par laquelle la philosophie désirait son achèvement. On pourrait d'ailleurs montrer que le "go between" entre Hölderlin et les romantiques, dans cette affaire, c'est Schelling. Vous savez qu'on discute encore pour savoir de qui est le manuscrit retrouvé dans les papiers de Hegel et publié au début de ce siècle sous le titre de Plus ancien programme systématique de l'idéalisme allemand: il est de la main de Hegel, mais il aurait pu être contresigné de Schlegel, et l'on ne sait pas trop si Hegel a recopié là des notes de Schelling ou de Hölderlin. Aux dernières nouvelles il s'agirait plutôt de Schelling... mais cela reste incertain.
Cela dit, je suis absolument persuadé que Hölderlin a lui-même à la fois poussé à bout et défait, d'une certaine manière "déconstruit" comme dit Heidegger, l'onto-logique qu'il avait contribué à édifier: ses dernières ébauches d'essai ou ses derniers essais, les Remarques sur Sophocle ou le commentaire de Pindare avant tout, et ses derniers poèmes (ou les derniers remaniements de ses grands poèmes), ouvrent sur une pensée proprement inouïe que seul Heidegger -- et, mais je crois dans une moindre mesure, Benjamin -- a su reconnaître. Mais il m'est impossible d'en parler "de loin", sur le mode de l'improvisation. J'ai essayé d'en dire quelque chose en postfaçant ma traduction de sa traduction de l'Antigone de Sophocle, mais j'ai parfaitement conscience que cela reste parfaitement insuffisant. Ou alors, peut-être, une indication: l'oeuvre de Hölderlin culmine dans le lyrisme, sa compréhension de la Grèce (ou plus exactement du rapport entre la Grèce et l'Occident) est sans égal dans toute la tradition. Mais ce n'est qu'une indication. C'est là qu'il faut chercher, voilà tout.

Détours: Quelle serait la nature exacte de cette divergence avec Hegel ? ne serait-ce pas dans le fond que ce dernier en vient à vouloir fonder un Etat de Droit transparent où la Raison coïnciderait avec elle-même, alors que Hölderlin a la vision d'une humanité multiple réconciliée par le chant ? Vous avez écrit vous-même: "La visée de Hölderlin est d'ordre musical..."
Philippe Lacoue-Labarthe: Je ne formulerais pas tout uniment les choses ainsi. Il est vrai que, pour Hegel, Dieu (l'Absolu, le Sujet) s'effectue comme l'Esprit: la philosophie, mais aussi l'Etat. Le rapport de l'une à l'autre n'est pas simple. Je ne pense pas qu'on puisse faire "culminer" sans plus, le Système dans la doctrine de l'Etat. Quant à Hölderlin, vous faites là allusion à la huitième strophe de Friedensfeier, l'un des poèmes les plus difficiles de Hölderlin:

Beaucoup il a, depuis le matin,
Depuis que nous sommes un dialogue et nous entendons les uns les autres,
Éprouvé, l'homme; mais bientôt nous serons chant.

Pour comprendre ce que veut dire "chant", ici, il faut au préalable savoir ce que signifie "dialogue" et pourquoi jusqu'ici, c'est un tel dialogue qui définit l'essence de l'homme. Vous voyez l'ampleur de ces questions, où Heidegger lui-même s'est avancé avec prudence. On ne peut pas faire de tels mots des mots d'ordre, ni se servir d'eux pour opposer, simplement, Hegel et Hölderlin. Pensez-y: Depuis que nous sommes un dialogue, cela peut désigner l'essence historique de l'homme. Quel rapport ce dialogue entretient-il, secrètement, avec la dialectique ? Non, si j'ai écrit que "la visée dans Hölderlin est d'ordre musical" c'est en pensant au mode de composition de ses poèmes, à ce qu'il appelait lui le "calcul" de l'oeuvre. C'est en pensant aussi aux derniers quatuors de Beethoven qui me semblent répondre à des préoccupations analogues à celles qu'avait pu avoir Hölderlin. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus. Non, s'il y a un différent entre Hegel et Hölderlin, il porte sur le différend, c'est-à-dire sur le "un différent en soi-même" d'Héraclite. Je dirais: sur l'essence du Même. C'est-à-dire aussi bien sur la ressemblance. Mais c'est déjà trop dire. En réalité il est malhonnête de vous répondre ainsi: il faudrait, à de telles questions, répondre de manière très circonstanciée. C'est impossible dans les conditions où nous sommes. Tout ce que je peux évoquer, mais simplement évoquer, est ceci: il reste à penser le rapport entre mimèsis (ressemblance, si l'on veut) et vérité (alèthéia, au sens où Heidegger l'interprète). Il est probable que nous ne sommes pas mûrs pour penser une telle chose.

Détours: Mais dans cette "synthèse non conceptuelle" à laquelle aboutit l'approche musicale, dîtes-vous dans votre introduction à Hölderlin Hymnes, élégies et autres poèmes, "mais ce faisant, la poésie va contre son médium, le langage...". Est-ce que nous n'aboutissons pas à un dépassement de la logique occidentale, et même de la dialectique ?
Philippe Lacoue-Labarthe: Vous me faites dire ce que n'ai pas dit. J'ai cru utile, ou indispensable, de donner à lire en français le contre-commentaire de Theodor Adorno. Il y avait à celà des raisons d'ordre politique, en un sens très général du mot. Mais la politique était aussi une politique très immédiatement "intérieure": il me semblait juste de faire entendre une autre voix sur Hölderlin (sur l'art allemand, et par conséquent sur la question de l'Allemagne elle-même, c'est-à-dire de l'Europe) que celle, dominante en France, de Heidegger. Cela ne m'empêche aucunement de penser que nulle lecture de Hölderlin n'est à la hauteur de celle de Heidegger. En présentant le texte d'Adorno, j'ai donc été conduit à, mettons, accompagner ses motifs critiques les plus pertinents. Lorsqu'il met en rapport la "composition" hölderlinienne avec la musique, en l'occurence celle de Beethoven, il me semble qu'Adorno touche juste. D'autant plus qu'il cherche à viser là une sorte de mise en suspens, chez Hölderlin, de la "machine" dialectique. Ce qui n'équivaut absolument pas à un dépassement de la dialectique. S'il y a dans Hölderlin une pensée qui n'est déjà plus dialectique, cela veut dire qu'elle est encore gouvernée par la dialectique. C'est à cela, plutôt, que nous avons affaire.

Détours: Pourtant vous avez repris vous-même la critique qu'Adorno adresse à Heidegger, lui reprochant d'avoir traité l'oeuvre de Hölderlin comme un texte philosophique.
Philippe Lacoue-Labarthe: Non, je ne reprends pas vraiment cette critique à mon compte. Je souligne la question qu'elle pose. Il est vrai que Heidegger a tendance à isoler les énoncés "gnomiques", comme dit Adorno, dans les poèmes de Hölderlin. Mais il ne cesse pas non plus d'insister sur la différence entre poésie et pensée, Dichten und Denken. Il y a là un problème très difficile. La poésie de Hölderlin est effectivement "pensante". Au départ parce qu'elle procède de la Gedankenlyrik de Friedrich Schiller ou de la prédication à la Friedrich Klopstock; plus fondamentalement parce qu'elle répète, au sens le plus radical du terme, la grande lyrique grecque, Pindare ou Sophocle, voire le lyrisme spéculatif des pré-socratiques. C'est une poésie dont le propos, le discours, est d'ordre philosophique (ou théologique); mais il ne s'agit pas d'énoncés philosophiques versifiés et il n'y a pas de visée didactique. Ce n'est pas une mise en poésie de la pensée, mais plutôt la pensée comme poème. Du reste les très grandes

Scritto da millepiani il 31.01.07 04:14
come una memoria

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